Au moins, à cet instant, elle était heureuse. Non pas qu'à celui-ci elle soit démoralisée. Plutôt qu'elle n'y croit plus, elle sait. Vous savez, ce genre de choses que nous espérons tellement qu'elles nous semblent réelles, inévitables. Et pourtant, c'est une fatalité qui lui est apparue ce jour-là. Ce n'est pas un mur que Dany s'est prise dans la figure mais un building de plusieurs dizaines d'étages.
Vous savez, sa vie était toute tracée, un peu comme celle d'un comte de fée. Une de ces happy end ennuyeuses comme on n'en fait plus. Tout comme les avocats de pères en fils, elle deviendrait maquilleuse ou coiffeuse. Une tradition de mère en fille, ça ne se sacrifie pas sur un coup de tête, ça se respecte, point à la ligne. Dany le savait très bien et elle ne s'en plaignait pas. Elle rêvait, elle aussi, de pouvoir un jour peinturlurer le visage des stars les plus convoitées du moment. Des milliers, que dis-je, des millions de spectateurs admireraient chaque soir son oeuvre, sans qu'ils ne s'en rendent compte. Un travail bien fait ne se remarque pas, un trait bien dessiné ne se félicite pas, il se savourre. Jamais elle ne devait complimenter sa mère. Jamais, au risque qu'elle ne se vexe, se fâche toute rouge et l'envoie se coucher plus tôt que de coutume. Dany non plus ne voudrait jamais de bonne parole. Si quelqu'un se tait, c'est qu'il admire bouche bée. S'il commente, il cherche à ne pas mettre l'auteur mal à l'aise. Personne, jamais, ne lui dirait que le bon Dieu s'est baissé sur son berceau pour la doter d'un don, du talent du crayon noir. Ca non, jamais.
Dany était une de ces petites filles détestées, une de ces petites filles si parfaites que nul ne voulait s'afficher à ses côtés de peur de paraitre ridicule. Une blondinette aux yeux bleux, tout ce qu'il y a de plus classique, de plus charmant. Ses amis, elle pouvait les compter sur les doigts d'une main. Avec son poing même si elle le voulait. June était la seule à avoir osé apprendre à la connaitre, à avoir tenté de percer la personnalité de Dany. Cette amitié ne fit pas long feu. L'attachement et la confiance ne suffissent pas dans certains cas. Les imprévus se cachent souvent au coin de la rue, et ne vous méprenez pas, ils ne crient pas gare avant de tout gacher. La Jeep, elle aussi, dévalait à toute vitesse, sans prévenir du terrible drame qu'elle s'apprêtait à commettre. Ce soir d'été où June tenait absolument à battre Dany dans leur course, elle voulait à tout prix pousser la porte du glacier en première. Elle ne la touchera plus jamais.
Son enfance et son adolescence, Dany les avait passées aux quatre coins du monde. La Terre n'avait jamais été une sphère dans l'esprit de Dany. Qui dit puissance dit sommet. Sommet dit coin. Et comment une gigantesque boule pourrait présenter des coins ? Quatre gros coins : l'Amérique, l'Allemagne, la Chine, la France. Tout autant de pays que Dany connaissait comme sa poche, même les petits trous perdus que sa maman ne remarquait pas au repassage. Des écoles, elle en avait fréquenté un grand nombre, toutes aussi prestigieuses les unes que les autres. Dans aucune d'elle, Dany ne trouva une épaule sur laquelle se reposer lorsqu'elle fatiguait. Il n'y avait eu que June mais qui cela pouvait-il bien interesser ?
La routine caractérisait son existence à la rigueur d'un métronome. Le moindre de ses gestes était contrôlé, calculé, minuté. Elle ne se trompait jamais, du moins en apparence. Pour rien elle n'aurait souhaité changer son destin.
- Embellisseuse de grands gens, répondait-elle quand une personne lui demandait comment elle se voyait dans l'avenir.
- Pourquoi ? Tu sais, tu pourrais devenir tout ce que tu veux, l'embêtait-on inévitablement.
- Et pourquoi pas, d'abord !
Pourquoi bousculer de telles évidences. Dany attendait sa majorité, le jour où elle pourrait enfin exercer sa profession. Là, sur le banc d'un vieil internat en pleine campagne française, elle patientait. Le vent lui sifflait dans les oreilles, relevait ses cheveux; le soleil lui piquait aux yeux. Le printemps pointait le bout de son nez au bout, à l'horizon. Juste derrière le grand saule dénudé. Les élèves déambulaient devant elle sans même l'apercevoir. Ils foulaient les graviers du fin sentier, ne regardant que droit devant eux, les bâtiments scolaires. Les gravillons grinçaient sous leur pas. La journée de Dany commençait. Quelques secondes plus tard, elle se redresserait, se dirigerait vers les salles de cours. Aux alentours de 16h00, elle se réfugierait dans sa chambre individuelle jusqu'au dîner durant lequel elle écouterait d'une oreille absente les potins de ces camarades.
Elle n'y songeait pas. L'essentiel n'était pas immédiat, et elle le savait pertinnement. Alors elle rêvait seule sur son banc.